
Au bout de cinq minutes, Morty ressortit de chez le couturier accoutré d’un ample vêtement brun à la fonction indéterminée, qu’un précédent propriétaire n’avait naturellement pas réclamé, et qui lui laissait toute latitude pour se développer, à supposer qu’il se développe en un éléphant à dix-neuf pattes.
Son père le considéra d’un œil critique.
« Très joli, fit-il, pour le prix.
— Ça m’démange, dit Morty. J’crois que j’suis pas tout seul dedans.
— Y a des milliers de jeunes gens dans le monde qui seraient très contents d’avoir un…» Lezek marqua un temps et renonça « vêtement bien chaud comme ça, mon gars.
— J’pourrais le partager avec eux ? demanda Morty, l’espoir dans la voix.
— Faut avoir l’air élégant, dit Lezek d’un ton sévère. Faire impression, qu’on te remarque dans la foule. »
Pas de doute là-dessus. On le remarquerait. Ils se mêlèrent à la cohue qui encombrait la place, tout à leurs pensées. D’ordinaire, Morty aimait visiter la ville à l’atmosphère cosmopolite et aux étranges dialectes de villages parfois distants de dix voire quinze kilomètres, mais ce coup-ci il éprouvait une appréhension désagréable, comme s’il se souvenait de quelque chose qui ne s’était pas encore produit.
Apparemment, la foire fonctionnait de la façon suivante : les hommes qui cherchaient de l’ouvrage se tenaient au milieu de la place en rangs désordonnés. Nombre d’entre eux arboraient de petits symboles sur leurs chapeaux pour signifier à tous leur spécialité : les bergers portaient des brins de laine, les charretiers une poignée de crins de cheval, les décorateurs d’intérieur un intéressant morceau de tapisserie en toile de jute, et ainsi de suite.
Les jeunes gens en quête d’apprentissage étaient rassemblés du côté Moyeu de la foire.
« Tu te mets là-bas, quelqu’un vient et te propose une place d’apprenti, dit Lezek, l’ombre d’un doute dans la voix. Si tu leur plais, s’entend.
