Alors, le jeune religieux s'étonna et me dit d'une voix aussi douce que sa figure:


– Tu pleures, petite? quel chagrin as-tu donc?


– C'est, lui répondis-je, à cause de mon ouaille qui s'est sauvée dans votre pré.


– Eh bien, elle n'est pas perdue pour ça. Elle est contente puisqu'elle mange?


– Elle est contente, je le sais bien; mais, moi, je suis fâchée, parce qu'elle est en maraude.


– Qu'est-ce que ça veut dire, en maraude?


– Elle mange sur le bien d'autrui.


– Le bien d'autrui! tu ne sais ce que tu dis, ma petite. Le bien des moines est à tout le monde.


– Ah! c'est donc qu'il n'est plus aux moines? Je ne savais pas.


– Est-ce que tu n'as pas de religion?


– Si fait, je sais dire ma prière.


– Eh bien, tu demandes tous les matins à Dieu ton pain quotidien, et l'Église, qui est riche, doit donner à ceux qui demandent au nom du Seigneur. Elle ne servirait à rien si elle ne servait à répandre la charité.


J'ouvrais de grands yeux et ne comprenais guère, car, sans être bien méchants, les moines de Valcreux se défendaient tant qu'ils pouvaient contre les pillards, et il y avait le père Fructueux qui remplissait les fonctions d'économe, et qui faisait grand bruit et de grosses menaces aux pâtours pris en faute. Il les poursuivait avec une houssine, pas bien loin, il est vrai, il était trop gras pour courir; mais il faisait peur tout de même et on le disait méchant, encore qu'il n'eût pas battu un chat.


Je demandai au jeune garçon si le père Fructueux serait consentant de voir mon mouton manger son herbe.


– Je n'en sais rien, répondit-il; mais je sais que l'herbe n'est point à lui.


– Et à qui donc est-elle?


– Elle est à Dieu, qui la fait pousser pour tous les troupeaux. Tu ne me crois pas?



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