Un ronflement de moteur deux-temps retentit, venant de l'extérieur. J'allis à la fenêtre et découvris un Arabe en bleu de travail qui commençait à tondre le gazon.

— Examine les lieux pendant que je vais aller discuter le bout de gras avec l'ami Mohamed, ordonnai-je.

L'homme, un ancien harki blanchi sous le harkoi, possédait une gueule mourante de gars consacrant son existence à des valeurs qu'on lui avait certifiées solides. Ses tifs gris restaient drus, ses sourcils ressemblaient à deux brosses à habits et sa moustache était gauloise par excès de fidélité à notre pays. Son regard, brillant malgré l'âge, contenait une gentillesse bouleversante tant on la devinait sincère.

Il me vit approcher d'un œil surpris et, comprenant que je voulais lui parler, arrêta le raffut de son engin. Il n'osait sourire car mon personnage l'intimidait.

Lorsque je fus à lui, je lui tendis spontanément la main.

— Bonjour ! fis-je-t-il avec un enjouage que j'étais loin d'éprouver.

Il m'offrit sa patte calleuse comme une brebis

— Vous êtes le jardinier ? demandai-je, car je ne rechigne jamais à souligner une évidence.

Il me répondit par l'affirmative, ce qui n'est pas fait pour te surprendre.

— Vous venez souvent entretenir le jardin ?

— Trois fois la semaine.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans au moins.

Estimant ce préambule suffisant, je lui appris alors qu'il s'était passé « des choses terribles » au château. Le cher homme, qui cependant en avait vu de sévères au cours de son existence militaire ne devint pas gris (il l'était déjà) mais se mit à grincer des dents, manifestation d'autant plus regrettable qu'il s'agissait des siennes, miraculeusement préservées malgré l'âge et les combats.

Je l'entraînai vers la maison. Il avançait mollement, comme lorsque tu affrontes en espadrilles une étendue marécageuse.



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