
Car souvent il s'emporte, jette les dépêches à terre et parfois, quand les livres lui déplaisent, il les lance dans le feu.
Il accepte de moins en moins facilement qu'on lui résiste ou bien qu'on n'exécute pas immédiatement, et comme il l'entend, les ordres qu'il donne.
Il dit à Berthier, qui s'inquiète de l'attitude des Prussiens et veut intervenir : « Tenez-vous-en strictement aux ordres que je vous donne, exécutez ponctuellement vos instructions, que tout le monde se tienne sur ses gardes et reste à son poste, moi seul je sais ce que je dois faire. »
Moi seul.
Cette certitude qu'il est l'unique à voir et à penser juste l'habite totalement.
N'a-t-il pas eu raison à chaque instant décisif de sa vie ? Et c'est cette conviction qui lui rend insupportables les oppositions, les réserves même. Il faut que l'on plie devant lui.
Il a pris la plume pour corriger, préciser le texte du Catéchisme impérial.
« Honorer et servir l'Empereur est honorer et servir Dieu Lui-même », a-t-il fait imprimer. Et désobéir à l'Empereur est un péché mortel. On lui doit « amour, obéissance, fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l'Empire et de son trône ».
À la lecture de ce texte, certains conseillers d'État s'étonnent. Fouché, ce vieux jacobin, a dans les yeux une lueur ironique.
Napoléon ferme d'un coup sec le Catéchisme. Il n'est pas homme à cacher sa pensée. Il se lève, et avant de sortir de la salle du Conseil il dit de sa voix de commandement :
- Je ne vois pas dans la religion le mystère de l'incarnation mais le mystère de l'ordre social, elle rattache au ciel une idée d'égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre.
Il cherche du regard une opposition, mais tous les yeux se baissent.
