C'est ainsi qu'on le nomme, l'enfant étranger !

Il serre les poings. Il se cambre pour ne pas s'affaisser, se laisser aller à l'émotion dans cette cour du collège d'Autun où la voiture qui va le conduire à Brienne attend.

Son frère Joseph, qui va poursuivre au collège ses études classiques pour accéder à la prêtrise, s'abandonne, serre contre lui Napoléon.

Le cadet sait qu'on tranche ainsi son dernier lien avec sa famille, qu'il va vivre désormais pendant plusieurs années au milieu de ces Français dont il vient à peine d'acquérir les principes de la langue, qu'il va s'enfoncer plus profondément encore dans ces terres froides et pluvieuses de la Champagne, si loin de la mer.

Mais il reste raide.

« J'étais tout en pleurs, raconte Joseph. Napoléon ne versa qu'une larme, qu'il voulut en vain dissimuler. L'abbé Simon, sous-principal du collège, témoin de nos adieux, me dit, après le départ de Napoléon : "Il n'a versé qu'une larme mais elle prouve autant sa douleur de vous quitter que toutes les vôtres." »

On a confié l'enfant à M. de Champeaux, qui le conduit d'abord à son château de Thoisy-le-Désert.

Napoléon découvre un univers inconnu, celui de ces familles de la noblesse française dont il ignore les usages.

Il se tait. Il observe. Il se durcit encore. Il fait de longues promenades dans la campagne, dont les rondeurs vallonnées l'étonnent.

Il pense aux paysages âpres et ensoleillés de la Corse, aux figuiers dans lesquels il grimpait pour se gaver de la pulpe rouge des fruits. Et sa mère, parfois, surgissait pour le souffleter, le punissant d'avoir enfreint l'interdiction de cueillir les figues.

Heureux temps des punitions maternelles, de la sève blanche des fruits qui collait aux doigts !

Mais il ne faut rien laisser paraître, écouter, saisir les expressions, deviner le sens des mots nouveaux qu'il entend.



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