
Se souvenait-il, Joseph, de leurs luttes ? Et comment il était parfois terrassé par son cadet combatif, rageur ?
Se souvenait-il de l'abbé Recco qui avait enseigné l'arithmétique aux deux frères ? Napoléon déjà excellait dans cette matière, se passionnait pour les calculs.
Se souvenait-il du jour où l'abbé Recco avait partagé les élèves de la classe en Carthaginois et Romains, Joseph, plus âgé, faisant partie des Romains, et Napoléon, des Carthaginois, des vaincus donc ? Et comment Napoléon avait tempêté jusqu'à obtenir que les deux frères échangent leurs camps afin de se trouver, lui, dans le camp des vainqueurs ?
Se souvenait-il de la fête du 5 mai 1777, il y avait moins de deux ans, quand le fermier des Bonaparte était venu à Ajaccio avec deux jeunes chevaux fougueux ? Et comment, le fermier parti, Napoléon avait sauté sur l'une des montures et pris le galop ?
Il n'avait que huit ans alors. Il s'était rendu à la ferme, et avait étonné le paysan, qui l'avait rejoint, en calculant combien le moulin devait moudre de blé par jour.
Forte tête, cet enfant, mais tête bien faite, et volonté farouche.
Après ce bref séjour au collège d'Autun, il maîtrise le français, la langue de M. de Marbeuf, celle des soldats du roi, celle des vainqueurs de Pascal Paoli.
« Je ne l'ai eu que trois mois, confie l'abbé Chardon. Pendant ces trois mois, il a appris le français de manière à faire librement la conversation et même de petits thèmes et de petites versions. »
Comme les démarches de son père attestant des quartiers de noblesse ont abouti, Napoléon peut partir pour l'École Militaire Royale de Brienne. Et, sur les registres du collège d'Autun, le principal écrit : « M. Neapoleone de Bounaparte, pour trois mois, vingt jours, cent onze livres, douze sols, huit deniers, 111 1., 12 s, 8 d. »
