Car l'enfant solitaire veut prendre le dessus, effacer sa condition de vaincu.

Étranger ? Peut-être. Soumis, jamais.

Il confie à Bourrienne, l'un des rares élèves avec lesquels il parle : « J'espère rendre un jour la Corse à la liberté ! Que sait-on ? Le destin d'un empire tient souvent à un homme. »

Ses lectures l'exaltent. Il lit et relit Plutarque. Il fait de l'Histoire sa matière favorite, avec les mathématiques où il excelle, selon son professeur, le père Patrault, qui murmure en l'écoutant résoudre des problèmes d'algèbre, de trigonométrie, de géométrie, de sections coniques : « C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie. »

L'enfant laisse dire. Il aime à la fois les jeux abstraits de l'esprit, qui le font échapper à la réalité pleine d'humiliations et de contraintes, mais aussi les Vies illustres de Plutarque qui lui permettent de s'évader dans une réalité autre, non pas imaginaire, puisqu'elle a existé, qu'elle est histoire et qu'elle peut, donc, renaître.

Avec lui.

Il s'identifie aux héros dont il suit le destin. Il est le « spartiate ». Il est Caton et Brutus, Léonidas.

Il marche dans la cour, son Plutarque à la main. On ne l'interpelle même plus. Mais au fil des mois, en constatant que ce qu'il avait pressenti dans un mouvement spontané de fierté est vrai, qu'il est supérieur à la plupart, peut-être à tous, il répond quand on s'adresse à lui. Il est devenu aigre, piquant. Il ordonne plutôt qu'il ne plie. Il juge. Il condamne.

Parfois, dans les corridors, il entend le frottement de pas qui glissent vers les cellules. Ce sont les « nymphes », élèves aux allures et aux mœurs équivoques qui cherchent un compagnon pour quelques instants de la nuit.



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