
On le félicite.
Il n'est plus l'étranger. Il a acquis droit de cité dans ce monde où, enfant, on l'avait plongé brutalement. Il ne s'y est pas noyé. Il a pris ce qui lui était utile sans abandonner ce à quoi il tenait.
Il porte l'uniforme mais il n'a changé ni de peau, ni d'âme. Il s'est aguerri. Il s'est battu. Il n'a jamais baissé la tête. Il a gardé la nuque raide.
Il a appris la langue de ceux qui ont vaincu la Corse, mais avec ces mots nouveaux il a forgé son style personnel. Il a plié les phrases françaises au rythme nerveux de son caractère.
Il a arraché ce qui lui était nécessaire sans se laisser avaler.
Le 29 octobre 1785, le concierge, Lemoyne, garde-meuble de l'École Militaire, remet cent cinquante-sept livres, seize sols aux cadets-gentilshommes Bonaparte, Des Mazis et Delmas - ce dernier, reçu comme élève d'artillerie - pour couvrir les frais de leur voyage jusqu'à Valence.
Le lendemain 30 octobre, Napoleone di Buonaparte prenait, en compagnie de ses deux camarades, la voiture qui les conduisait vers le Midi.
Deuxième partie
Toujours seul au milieu des hommes
Novembre 1785 - Septembre 1789
4.
Bonaparte s'impatiente.
À peine a-t-on quitté Paris depuis quelques heures que déjà la diligence fait halte à Fontainebleau pour le dîner. On traîne. Il marche dans la cour de l'auberge qui sert de relais pour les chevaux. Ce soir, on couchera à Sens. Son camarade Des Mazis l'assure que cette diligence de Lyon est la plus renommée de France pour son exactitude et la promptitude de ses relais.
Bonaparte s'éloigne. Quand donc viendra le temps où il pourra galoper seul, comme il l'a fait quelquefois en Corse lorsqu'il était enfant, avancer à sa guise et n'être entravé par rien ?
