
Ce Sud vers lequel il se dirige lui semble encore si loin, comme un mirage qui se dérobe. Il a tant attendu ce moment : se rapprocher de la Corse et des siens. Les retrouver au cours du premier congé, après une année de service.
Le lendemain matin, à Sens, il est le premier levé. Il tourne autour des cochers. Il s'exaspère à l'idée des étapes à venir, Joigny, Auxerre, Vermanton, Saulieu, Autun.
Il se souvient de ce 1er janvier 1779, quand son père l'a laissé dans le collège de cette ville avec Joseph. Il se calme. La route qu'il suit conduit à la mer.
À Chalon-sur-Saône, les voyageurs prennent la diligence d'eau et descendent la Saône paisible jusqu'à Lyon. Puis c'est le Rhône. Bonaparte se tient à la proue. Ses cheveux sont soulevés par le vent qui porte des parfums nouveaux. Le ciel est différent, lavé, profond, les paysages tourmentés. Entre les défilés taillés dans une pierre blanche, le fleuve tourbillonne. Les mariniers sont rudes. Dans leur langue, des sonorités rappellent à Bonaparte l'accent des paysans qui descendaient de l'arrière-pays à Ajaccio. Il découvre tout à coup cette végétation de buissons, d'arbres noueux, les oliviers, comme dans la propriété des Bonaparte à Milelli.
Enfin voici Valence, la ville aux toits de tuiles. Ce n'est pas encore « la » patrie, mais Bonaparte est sur le seuil, ému de ces retrouvailles, après plus de six années, avec le Sud.
Les trois camarades se rendent aux casernes du régiment de La Fère, situées en bordure de la route qui va de Lyon en Provence.
Le vent souffle. De l'autre côté de la chaussée s'étend le polygone de tir. Des soldats manœuvrent malgré la pluie qui commence à tomber.
Le lieutenant-colonel présente le régiment de La Fère, où les hommes ont, dit-il, de la carrure, de la jambe et de la figure. Les lieutenants en second devront servir trois mois en qualité de soldats et de « bas-officiers » pour connaître la vie quotidienne de la troupe qu'ils auront à commander.
