
De l'autre côté de la rue, au rez-de-chaussée de la Maison des Têtes, M. Aurel tient boutique de libraire. Le lieutenant Buonaparte peut y prendre un abonnement de lecture, lui explique Marie-Claude Bou. Ici, ajoute-t-elle, il aura le linge lavé et repassé.
Premières nuits.
Le vent s'engouffre dans les ruelles.
Après la tension de ces dix mois passés à l'École Militaire avec le défi de réussir, c'est brusquement, pour l'adolescent Bonaparte qui n'a pas encore dix-sept ans, une manière nouvelle de vivre qui commence, la nécessité d'assumer des charges, de commander à des hommes après leur avoir obéi. Le temps, malgré les gardes, les tirs au polygone, les banquets des officiers, s'écoule à un autre rythme.
Chaque matin, Bonaparte entre chez le père Couriol, à l'angle des rues Vernoux et Briffaud. Il tire lui-même d'un tiroir en tôle, au-dessus de l'âtre du four, deux petits pâtés chauds. Il boit un verre d'eau et jette deux sous au pâtissier.
Le soir, avec les autres lieutenants du régiment de La Fère, il dîne à l'auberge des Trois Pigeons, rue Pérollerie. On commente les exercices militaires de la journée. Bonaparte s'exprime avec autorité : depuis le mois de janvier 1786, il est lieutenant en titre, ayant achevé sa période dans le rang.
Un matin de la mi-janvier, il a revêtu l'uniforme d'officier : culotte de tricot bleu, veste de drap bleu aux poches ouvertes, habit bleu roi aux collet et revers bleus, aux parements rouges, aux pattes de poches lisérées de rouge, aux boutons jaunes et portant le numéro 64, puisque il appartient au 64e régiment, épaulettes, enfin, ornées d'une frange de filets d'or et de soie.
L'émotion, au moment où Bonaparte se voit, la taille et les épaules prises dans cette tenue qui exprime son succès, est si forte qu'il baisse les yeux. Éprouvera-t-il jamais une joie aussi grande ? Portera-t-il jamais un uniforme aussi beau !
