
La Fère artillerie, ajoute le lieutenant-colonel, est un régiment laborieux et infatigable. Matinal. Les manœuvres succèdent aux exercices de tir. Les jours de marché, trois fois par semaine, on rassemble les hommes pour l'école de théorie afin que le canon n'incommode pas les paysans et les bourgeois.
- Bon mathématicien ? demande-t-il, tourné vers Bonaparte.
Il relit le nom de ce lieutenant petit, imberbe, pâle, d'une maigreur excessive. Il ne paie pas de mine, ce cadet qui a été reçu d'emblée lieutenant en second. Les joues sont creuses, les lèvres serrées. Cependant le lieutenant-colonel est impressionné par Bonaparte. Ce visage exprime la fermeté et l'obstination. Il est revêche et désagréable, mais il a du caractère.
Le lieutenant-colonel prononce avec difficulté ce nom, orthographié sur les états du régiment Napolionne de Buonaparte.
Bonaparte ne paraît pas remarquer son hésitation.
Une fois de plus, c'est comme si son identité était imprécise, incertaine pour ces Français qui l'ont admis malgré tout parmi eux, distingué et promu.
Il se renfrogne un peu plus.
Lui sait qui il est : un Corse, officier de l'armée du roi de France et rêvant de rejoindre sa patrie.
Quelques mois plus tard, dans la chambre de la maison Bou, où il loge, sur un grand cahier de trente-trois pages, de sa plume qui accroche le papier, court, vite, accroche le papier parce que la pensée est trop rapide pour la main, Bonaparte écrira : « Les Corses ont pu, en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug des Génois, et peuvent en faire autant de celui de la France. Amen ! »
Le soir de son arrivée, Bonaparte frappe à la maison Bou. Une femme d'une cinquantaine d'années lui ouvre la porte. C'est Marie-Claude Bou, la fille du « père Bou ». Elle est vive, serviable. La chambre qu'elle montre à Bonaparte est monacale mais bien plus vaste que celles où il a vécu à Autun, à Brienne, à Paris. Une table. Il y dépose des livres, son grand cahier.
