
À Autun, en trois mois, du 1er janvier au 21 avril, il avait fallu apprendre le français, la langue étrangère, celle que les soldats du vainqueur clamaient dans les rues d'Ajaccio. Le père la parlait, mais pas la mère. Et tout ce qu'on avait enseigné aux fils Bonaparte, c'était l'italien.
Apprendre, apprendre : l'enfant de neuf ans avait fermé les poings, enfoui la tristesse, la nostalgie, la peur même, le sentiment d'abandon, dans ce pays de pluie, de froid, de neige et d'ardoises où la terre sentait l'humus et la boue, et jamais le parfum des plantes grasses.
Cette langue nouvelle, il a voulu la maîtriser, puisque c'était la langue de ceux qui avaient vaincu les siens, occupé l'île.
Il se tend. Il récite. Il répète jusqu'à ce que les mots se plient. Cette langue, il la lui faut, pour combattre un jour ces Français orgueilleux qui se moquent de son nom et qu'il ne veut même pas côtoyer.
Il se promène seul dans la cour du collège d'Autun, pensif et sombre. Son frère Joseph est au contraire affable, doux et timide. Mais Napoleone irrite par ce comportement où se mêlent fierté d'enfant humilié et amertume de vaincu.
Alors on le taquine, on le provoque. D'abord il se tait, puis, quand on lui dit que les Corses sont des lâches parce qu'ils se sont laissé asservir, il gesticule et lance, rageur : « Si les Français avaient été quatre contre un, ils n'auraient jamais eu la Corse. Mais ils étaient dix contre un. »
On lui parle de Pascal Paoli, le chef de la résistance aux Français, vaincu le 9 mai 1769 à la bataille de Ponte Novo.
Une fois encore, il se contient.
Il se souvient.
Il sait que son père et sa mère ont été des protégés de Pascal Paoli. Jeunes gens d'à peine dix-huit et quatorze ans, ils ont vécu dans l'entourage de Paoli, à Corte, dans les années de la courte indépendance corse, entre la domination génoise et l'intervention française de 1767.
