
Et au collège d'Autun, l'enfant de neuf ans ne peut raconter cela à l'abbé Chardon qui, entre deux leçons de français, l'interroge, à la fois bienveillant et ironique.
- Pourquoi avez-vous été battus ? demande l'abbé. Vous aviez Paoli, et Paoli passait pour un bon général.
L'enfant ne peut se contenir.
- Oui, monsieur, et je voudrais lui ressembler.
Il est corse. Il hait ce pays, ce climat, ces Français. Il marmonne : « Je ferai à ces Français tout le mal que je pourrai. »
Il est une sorte de prisonnier volontaire, de fils de vaincu captif. Il ne peut ni se confier, ni pleurer.
Il se souvient des soirées de la maison paternelle, rue Saint-Charles, dans la profusion des parfums. Il se souvient de la douceur des voix.
Sa mère était rude, elle giflait, elle fouettait. Mais elle était belle, aimante.
Elle s'asseyait entre ses enfants. Enceinte une nouvelle fois, apaisée et inflexible.
Elle racontait la guerre, la fuite après la défaite de Ponte Novo.
La grand-mère paternelle, Maria Saveria Buonaparte, le demi-frère Joseph Fesch, puisque la mère de Letizia s'était remariée, la tante maternelle Gertrude Paravicini, la nourrice de Napoléon, Camilla Ilari, la servante Saveria - la seule domestique de la famille - écoutaient tous. Et souvent, la grand-mère dévote, qui assistait à neuf messes quotidiennes, se signait.
