
Il ressent à chaque instant de la journée cette urgence. Il nomme les ministres au pas de charge. Talleyrand revient aux Relations extérieures. Laplace, le savant examinateur de l'École militaire, est ministre de l'Intérieur. Mais l'essentiel, ce sont les travaux des commissions chargées d'élaborer la Constitution.
Sieyès a un projet habile, qui crée un Grand Électeur à vie au sommet d'une pyramide comportant des Assemblées, un Sénat, un Corps législatif, un Tribunat - en fait, un homme sans pouvoir et élu par des notabilités, ce qui donne l'apparence du suffrage universel alors que la désignation des électeurs est faite d'en haut, parmi la masse des inscrits.
Napoléon prend rapidement connaissance des projets de Sieyès. Cette manière de vider le suffrage universel de sa réalité ne lui déplaît pas. La confiance vient d'en bas, l'autorité d'en haut - et d'ailleurs, le peuple, qu'est-ce ?
Il interroge les idéologues, ces penseurs qui rêvent d'un despotisme éclairé.
Il les rencontre dans les réceptions qu'il donne au Petit-Luxembourg, où il s'est installé avec Joséphine. Il écoute l'un d'eux, Cabanis, lui dire : « Il faut que la classe ignorante n'exerce plus son influence sur la législation ni sur le gouvernement. Tout doit se faire pour le peuple et au nom du peuple, rien ne doit se faire par lui et sous sa dictée irréfléchie. »
Il réunit des commissions, qui travaillent directement avec lui. Puis, un soir, Roederer s'approche, chuchote la proposition de Sieyès. Ce Grand Électeur à vie que Sieyès a prévu, Napoléon accepterait-il de l'être ?
Il faut rester impassible, écouter.
- Il aurait, continue Roederer, six millions de revenus et trois mille hommes de garde. Il s'installerait à Versailles et nommerait, ce serait sa fonction, les deux consuls.
Voilà le piège. Déconsidérer celui qui accepterait cette fonction sans pouvoir.
- Est-ce que je vous entends bien, Roederer ? On me propose une place où je nommerai tous ceux qui auront quelque chose à faire et où je ne pourrai me mêler de rien...
