Il s'éloigne de Roederer, hausse le ton, si bien que les membres de la commission entendent.

- Le Grand Électeur, reprend-il, sera l'ombre, mais l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie ? Je ne ferai pas un rôle ridicule. Plutôt rien, que d'être ridicule.

Lorsque Sieyès se présente à la commission, Napoléon l'interpelle aussitôt, vivement :

- Comment avez-vous pu croire, citoyen Sieyès, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon à l'engrais de quelques millions, dans le château royal de Versailles ?

- Vous voulez donc être roi, murmure Sieyès.

Mais il a déjà le ton d'un homme amer et défait.

Il s'est découvert. Il s'est perdu.

Il reste à conduire la charge, jour après jour, nuit après nuit. Napoléon inspire, corrige, anime les séances de travail. Il plie les résistances. Il convainc ou désarçonne.

Il regarde Sieyès qui, peu à peu, se désintéresse.

On vote : aux trois Assemblées, viendra s'ajouter un Conseil d'État, et, au sommet de l'édifice, un Premier consul, pierre angulaire, élu pour dix ans, dominant les deux autres consuls, qui n'ont que voix consultative. Habileté et ironie, Napoléon s'adresse d'une voix tranquille à Sieyès pour lui demander de proposer les noms des trois consuls.

Sieyès hésite, puis dit d'une voix lasse les noms de ceux que Napoléon attend : Napoléon Bonaparte, Cambacérès - qui a voté la mort du roi, avec sursis - et Lebrun, un proche des royalistes.

Napoléon se félicite de ce choix.

- Ni bonnet rouge, ni talon rouge, je suis national, dit-il. J'aime les honnêtes gens de toutes les couleurs.



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