Un soir de mars, il se rend au théâtre des Italiens, sans équipage. On y donne Les Sabines. La garde consulaire est sur place, sous les armes. Il se renseigne sur la cause de ce déploiement de force, comme s'il n'était qu'un passant.

- Voilà bien du bruit pour peu de chose, dit-il quand on lui répond que l'on attend le Premier consul.

Il ne se fait reconnaître qu'au moment où quelqu'un lance : « Il faut arrêter cet homme-là. »

Il ne craint pas pour sa vie.

Il reçoit, dans l'un des salons des Tuileries, Georges Cadoudal, un colosse royaliste, un irréductible combattant de la chouannerie. C'est la deuxième entrevue, mais celle-ci se déroule en tête à tête, alors qu'il l'a rencontré une première fois en compagnie d'autres chefs vendéens, dans l'espoir de les rallier. Cadoudal ? Un gros Breton, fanatique, pense-t-il, bien capable de l'étrangler ou de lui brûler la cervelle.

Mais il veut l'appâter, le désarmer, en faire, pourquoi pas, un général. Cela vaut mieux que de continuer à porter au flanc ce poignard vendéen enfoncé jusqu'à la garde, alors que les armées autrichiennes se rassemblent sur le Danube puis marchent vers l'Italie et le Rhin.

Cadoudal paraît furieux, va de long en large dans le salon.

Les aides de camp ont laissé la porte entrebâillée pour pouvoir bondir en cas de danger.

Mais pourquoi craindre ce colosse ? Le dompteur doit se méfier du lion et non trembler devant lui.

Il faut jouer de toutes les cordes pour découvrir que l'homme est un avide de pouvoir, aveuglé par la passion. Un ennemi irrécupérable. Soit.

- Vous voyez mal les choses, conclut Napoléon, et vous avez tort de ne vouloir entendre aucun arrangement. Mais...



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