Oui, j'ai le cœur bien vieux !

Quand, le soir du 4 juin, Napoléon entre à la Scala de Milan, dont les ors brillent sous les chandeliers, et que la salle se lève et l'acclame, son amertume s'efface. La foule admirative est un baume. Ces voix qui montent vers lui sont une caresse qui le transporte.

Il reconnaît, à quelques pas en avant du chœur de cet opéra baroque, Les Vierges du soleil, cette jeune cantatrice au teint bistre, aux traits durs, aux joues un peu lourdes mais dont les cheveux d'un noir de jais couvrent les épaules. C'est Giuseppina Grassini, qu'il avait déjà rencontrée en 1796 et qu'il avait écartée.

Il se souvient de sa passion d'alors pour Joséphine, de son aveuglement.

Les temps ont changé.

Peut-être Giuseppina Grassini a-t-elle un peu grossi, mais elle paraît toujours séduite, s'avançant vers la loge où Napoléon se trouve. Elle ne le quitte pas des yeux.

Elle est à prendre comme un pays qui se livre. Et plus rien, aujourd'hui, ne pourrait retenir Napoléon. La seule mesure qu'il connaît est celle de son propre désir, de sa propre volonté.

Il est ce qu'il est et ce qu'il veut être.

À la fin du spectacle, il se dirige d'un pas décidé vers les loges des artistes. On l'applaudit, on s'incline devant lui, on le conduit jusqu'à Giuseppina Grassini.

Elle rosit de plaisir, elle prend son bras. Elle le suivra, murmure-t-elle, là où il voudra la conduire.

Elle s'abandonne toute la nuit.

Il aime qu'elle soit en extase, pâmée, reconnaissante.

Quand, le lendemain matin, Berthier entre dans le salon, Napoléon rit de plaisir de la surprise du général découvrant la cantatrice en train de déjeuner.

- Elle chantera à Paris, dit Napoléon.

Puis il pense à Joséphine. Il faudra inviter avec Giuseppina d'autres chanteurs, car Joséphine est jalouse. Mais elle acceptera, que peut-elle faire d'autre ?



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