C'est moi qui tiens les êtres, désormais. Le temps où j'étais dépendant d'elle est fini.

Je ne suis soumis qu'à la Fortune.

Celle-ci semble hésiter. Un courrier annonce que, le 4 juin, Masséna a capitulé dans Gênes. Le feld-maréchal Melas va donc pouvoir se rabattre sur la Lombardie.

Il faut être sur le terrain. Napoléon quitte Milan, passe le Pô pour rejoindre les troupes de Lannes qui sont déjà aux prises avec l'armée autrichienne du général Ott, qui remonte de Gênes. Mais quand Napoléon arrive sur les champs de bataille, à Montebello, Lannes a vaincu. « Les os craquaient dans ma division comme de la grêle qui tombe sur les vitrages », dit Lannes.

Napoléon passe parmi les troupes. Les hommes sont exténués mais joyeux. La victoire transfigure. Il faut donner un signe à chacun, pincer l'oreille à celui-là, poser une question à celui-ci :

- Combien as-tu de service ?

- C'est le premier jour que je vais au feu, répond le grenadier Coignet, qui s'est distingué.

Qu'on le marque pour un fusil d'honneur.

- Va, quand tu auras quatre campagnes, tu viendras dans ma Garde.

C'est comme cela qu'on noue avec chaque soldat un lien personnel.

La fortune me sourirait-elle ?

Voici Desaix avec ses longs cheveux noués par un ruban, Desaix parle de l'Égypte. Les heures passent. « Je ne veux pas de repos, dit Desaix. Quelque grade que vous me donniez, je serai content. Travailler à augmenter la gloire de la République, la vôtre, est tout mon désir. »

Napoléon écoute.

L'homme est sincère. Il pourrait être mon second. Si j'étais roi, je le ferais prince. Il a un caractère antique. Il est désintéressé et enthousiaste. Je ne connais pas le désintéressement.

Desaix se voit confier une division.



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