
- Je suis entouré de coquins ! s'exclame Napoléon. Tout le monde vole ! Comment faire ? Ce pays-ci est corrompu. Il en a toujours été de même. Quand un homme était ministre, il bâtissait un château.
Il sort dans le parc de la Malmaison, fait quelques pas, retourne travailler, oubliant l'heure des repas, ne leur consacrant qu'une dizaine de minutes, s'isolant avec les consuls, les ministres, les membres de l'Institut ou les généraux venus de Paris.
Il les observe. Ces officiers, qu'il connaît depuis des années déjà, ont changé.
- Quand on a été à tant de guerres, murmure-t-il, qu'on veuille ou qu'on ne veuille pas, il faut bien avoir un peu de fortune.
Mais le peuple ? Ce peuple qui s'est insurgé au nom de l'égalité, il y a seulement dix ans, comment lui faire accepter cette richesse des uns face à la pauvreté de la plupart ?
Napoléon s'emporte contre les bavards, les idéologues qui n'imaginent même pas que cette question se pose. Ils prononcent des compliments inutiles. Un jour, au Tribunat, il les tance.
- Je ne suis pas un roi, leur dit-il. Je ne veux pas qu'on m'insulte comme un roi. On me traite comme un magot royal !
Il les regarde, ces personnages importants, phraseurs, idéologues, qui ont combattu l'autorité sans comprendre que l'autorité est nécessaire, ne fût-ce que pour résister aux révolutions. Ce sont des esprits vagues et faux. Ils vaudraient peut-être mieux s'ils avaient reçu quelques leçons de géométrie.
- Moi, un magot royal ! reprend-il. Je suis un soldat sorti du peuple et me suis élevé moi-même. Puis-je être comparé à un Louis XVI ? J'écoute tout le monde à la vérité, mais ma tête est mon seul conseil !
Il dicte, impérieux. Il corrige. Il se fait juriste. Il aime ce travail d'organisation. Il crée et modèle les institutions. Ici, il ouvre des routes, là, il décide l'obligation de créer des dépôts d'archives. Et conçoit la Banque de France. Entre deux décisions, il chasse parfois le renard autour de la Malmaison, mais sans passion.
