
- Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, reprend Napoléon, il lui est impossible d'accéder à cette différence s'il n'y a pas là une autorité qui lui dise : « Dieu le veut ainsi ; il faut qu'il y ait des pauvres et des riches dans le monde ; mais ensuite et pendant l'éternité le partage sera fait autrement. »
Il sourit en voyant la grimace de Roederer. Il se souvient du temps où il tentait d'arracher un prix à l'académie de Lyon, en rêvant d'imiter Rousseau. À cette époque-là, Rousseau était l'un de ses maîtres à penser. Les hommes changent. Il a changé.
- Il aurait mieux valu pour le repos de la France, murmure Napoléon, que Rousseau n'eût pas existé.
- Et pourquoi, citoyen Consul ?
- C'est lui qui a préparé la Révolution.
- Je croyais que ce n'était pas à vous de vous plaindre de la Révolution.
Napoléon fait quelques pas.
- Peut-être eût-il mieux valu, pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi n'eussions jamais existé !
Mais je suis là, j'ai lu Rousseau, et je suis issu de la Révolution.
Joséphine oublie cela.
Elle reçoit les envoyés du comte d'Artois ou de Louis XVIII. La comtesse de Guiche, amie du comte d'Artois, invitée à déjeuner à la Malmaison, assure que les Bourbons, restaurés, feront de Napoléon leur connétable. Et bien des proches de Napoléon commencent à partager cette pensée d'un retour possible du roi, pour assurer l'avenir.
Bourrienne lui-même l'avoue.
- Que deviendrons-nous, dit-il, vous n'avez point d'enfants ?
Marchant les mains derrière le dos, franchissant le petit pont qui sépare son cabinet de l'allée du parc de la Malmaison où il aime se promener, Napoléon, avec une sorte de lassitude, la tête penchée, explique.
- Les Bourbons, dit-il, rentreraient en France quelles que soient leurs promesses, mus par la volonté de reconquérir tout leur héritage.
