- Allons, dit-il à Bourrienne.

On a enlevé un sénateur, Clément de Ris. Ses ravisseurs réclament une rançon, mais on ignore s'ils n'ont pas d'autres mobiles. Peut-être Clément de Ris détient-il des documents compromettants pour certains personnages importants, qui, alors que le Premier consul se trouvait en Italie, ont intrigué, croyant à la défaite ?

Il n'est point besoin que Bourrienne prononce le nom de Fouché. Cet homme pâle aux yeux voilés est de tous les mystères politiques. Que veut-il ?

Mais Bourrienne n'en a pas fini. Des jacobins ont été dénoncés par un de leurs complices. Ils préparent l'assassinat du Premier consul lors de la représentation d'un opéra au théâtre de la République, rue de la Loi, le 10 octobre. Que fait-on de ces hommes ?

Bourrienne donne leurs noms. Parmi eux, un peintre, Topino-Lebrun, un Italien, Ceracchi, et Demerville, un ancien employé du Comité du salut public... Bourrienne hésite à poursuivre. D'un mouvement de la tête, Napoléon l'incite à continuer.

- Aréna, un Corse, frère d'un député des Cinq-Cents qui, le 19 brumaire, a été des opposants au poignard.

Les vieilles haines insulaires ne sont jamais éteintes.

Doit-on arrêter les conjurés ?

Napoléon hésite. Il faut retourner les situations, se servir de ce complot pour mobiliser l'opinion, et peut-être démasquer Fouché.

- Il faut nourrir le complot, dit-il, et le mener à terme.

À la guerre comme en politique, pour combattre les adversaires, il est nécessaire de pénétrer leurs intentions, de les laisser se découvrir, de feindre la faiblesse ou l'ignorance, puis on frappe au moment que l'on a choisi.

Le 10 octobre, dans les couloirs illuminés du théâtre, Aréna et ses complices sont arrêtés. Ils portent des poignards. Il suffit maintenant de dénoncer à l'opinion ces « revenants de septembre » et ces hommes de sang qu'elle a rejetés parce qu'elle se souvient des massacres de septembre 1792.



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