
C'est pour cela qu'à l'occasion de la fête de la République, le 23 septembre, il a voulu qu'on place sous le dôme des Invalides la dépouille de Turenne. Et il a organisé un cortège glorieux, les restes du grand chef de guerre traînés par quatre chevaux blancs, et les soldats de l'armée d'Italie, les vieux généraux, et la garde consulaire lui servant d'escorte, passant au milieu de la foule rassemblée sur les quais. Mais, le lendemain, place des Victoires, il a posé la première pierre d'un monument qui sera élevé à la gloire de Desaix et de Kléber, « morts le même jour, dans le même quart d'heure », l'un à Marengo, l'autre au Caire.
Il faut tenir ces héros français dans un même faisceau.
- Et que criait la foule, Berthier ? « Vive Bonaparte ! Vive la République ! »
C'est cette union-là qu'on veut tuer en l'assassinant.
- Rentrons, dit-il à Berthier.
Il monte l'escalier dérobé. Sur le palier qui donne accès à l'appartement de l'entresol, il distingue la silhouette de Constant.
- Elle est là, murmure le valet.
Napoléon écarte Constant d'un geste brutal, il pousse la porte. Guiseppina Grassini est allongée sur le lit.
Oublions la mort, oublions.
Le matin, il s'attarde longuement à sa toilette. Il examine son visage gris que les cheveux qu'il porte courts maintenant rendent encore plus maigre. Il regarde, posé sur un fauteuil, l'uniforme de colonel de la garde, qu'il a décidé d'endosser. Constant l'aide à le passer.
Il aime cette veste sobre d'un bleu sombre à parements rouge et bleu, ce gilet et ces pantalons blancs, ces épaulettes d'or, ces bottes noires. Mais un instant il se souvient de son uniforme de lieutenant d'artillerie.
- Le plus beau, murmure-t-il à Bourrienne qui entre.
Bourrienne a le visage grave.
On ne peut se laisser aller à la nostalgie quand on est le sommet de la pyramide.
