
- Je pense, Général, commence Bourrienne, que ce pamphlet est de nature à faire le plus grand mal dans l'opinion ; il me semble intempestif, car il révèle trop prématurément vos projets.
Que sait-il de mes projets ? Et qu'en dit-on ?
Napoléon convoque Fouché. Il le questionne et s'irrite de ses réponses.
- C'est votre frère Lucien, qui a pris ce pamphlet sous sa protection, explique Fouché. L'impression et la publication en ont été faites par son ordre ; enfin, il est sorti du ministère de l'Intérieur et a été expédié à tous les préfets.
Napoléon prend plusieurs prises. Ces gestes vifs, ces respirations, l'odeur âcre du tabac ne le calment pas comme à l'habitude, mais l'irritent.
- Cela m'est bien égal ! lance-t-il. Votre devoir, comme ministre de la Police, était de faire arrêter Lucien et de l'enfermer au Temple.
Il renifle de nouvelles prises.
- Cet imbécile-là ne sait qu'imaginer pour me compromettre, dit-il.
Il se souvient de Lucien, de leur enfance et aussi des initiatives de son cadet qui, au temps de l'affrontement avec Paoli, sont venues changer le cours des choses. Mais il y a eu, pour tout effacer, le 19 brumaire, le courage et l'à-propos de Lucien. Sans lui, peut-être la journée se serait-elle terminée en désastre ?
C'est mon frère. C'est ma famille. Je fais pour eux ce que je dois.
Joseph a été désigné pour conduire les négociations avec l'Autriche à Lunéville. Reste Lucien, qui est ministre.
Napoléon s'emporte devant Roederer.
Lucien est plein d'esprit, mais c'est une mauvaise tête dont on ne peut rien faire.
Lucien ne peut plus demeurer ministre de l'Intérieur. Trop de bruit autour de lui à cause de ce pamphlet, des affaires aussi auxquelles on le dit mêlé. Il aurait touché des commissions sur des achats de blé anglais ! Lucien ne devait pas ternir ainsi le nom des Bonaparte.
