
Comme j'y pense.
- Si je mourais d'ici trois ou quatre ans de la fièvre dans mon lit, dit-il à Roederer, et, que pour achever mon roman, je fisse un testament, je dirais à la nation de se garder du gouvernement militaire. Je lui dirais de nommer un magistrat civil.
Roederer s'étonne. On parlait de l'Autriche et de la victoire de Moreau à Hohenlinden.
- Il ne faut point de général dans cette place de Premier consul, poursuit Napoléon. Il faut un homme civil. L'armée obéira plutôt au civil qu'au militaire.
Que sont les généraux entre eux ? Des rivaux qui se jalousent, se guettent, croient tous que l'un vaut l'autre. Et qui imaginent qu'il suffit de vaincre sur le champ de bataille pour être capable de gouverner.
- En Égypte, lorsqu'il y eut une révolte au Caire, toute l'armée voulait que je misse le feu aux mosquées, que j'exterminasse les prêtres, murmure Napoléon. Je n'écoutai rien de tout cela. Je fis punir les chefs de la révolte et tout s'apaisa. Et trois semaines après, l'armée était enchantée.
Il soupire.
- Si je meurs dans quatre ou cinq ans, la chose sera montée, elle ira. Si je meurs avant, je ne sais ce qui arriverait.
Il pointe le bras vers Roederer, l'empêchant de répondre.
- Un Premier consul militaire qui ne saurait gouverner, continue-t-il, laisserait tout aller au gré de ses lieutenants.
Du pied, il repousse la carte d'Allemagne.
- Moreau, dit-il, ne parle jamais que de gouverner militairement. Il ne comprend pas autre chose.
8.
C'est le 24 décembre 1800. Napoléon est assis devant la cheminée du salon des Tuileries. Il porte l'uniforme bleu à parement rouge et blanc de colonel de la Garde.
