J'ai contemplé le message. Cette histoire commençait à m'énerver sérieusement. Je ne trouvais pas ça drôle, mais alors pas drôle du tout. Envoyer un e-mail cruel, c'est une chose, mais…

Heure du baiser.

Eh bien, l'heure du baiser c'était dix-huit heures quinze, demain. Je n'avais pas vraiment le choix. J'étais obligé d'attendre.

Soit.

J'ai copié l'e-mail sur une disquette, au cas où. Puis j'ai activé les options d'impression et cliqué sur « Tout imprimer ». Je ne m'y connais pas beaucoup en informatique, mais je sais qu'on peut parfois retrouver l'origine d'un message à partir de tout le charabia en bas de page. L'imprimante s'est mise à ronronner. J'ai jeté un nouveau coup d'œil sur l'objet. Recompté les barres. Il y en avait bien vingt et une.

J'ai repensé à l'arbre et à ce premier baiser, et là, dans mon bureau exigu, confiné, j'ai senti l'odeur du Pixie Stick à la fraise.

2

Une autre surprise du passé m'attendait à la maison.

J'habite de l'autre côté du pont George-Washington, dans une banlieue résidentielle du nom de Green River, dans le New Jersey, où, contrairement à l'appellation, il n'y a pas de rivière et où la verdure est toute rabougrie. J'habite dans la maison de mon grand-père. Je suis venu vivre avec lui et tout le cortège de gardes-malades d'origine étrangère qui se sont succédé quand Nana est morte il y a trois ans.

Grand-père a la maladie d'Alzheimer. Son cerveau est un peu comme un vieux poste de télévision en noir et blanc dont l'antenne en V serait endommagée. Il fonctionne par intermittence, certains jours mieux que d'autres; il faut tenir les branches de l'antenne d'une façon précise, sans bouger, mais malgré tout l'image continue à sauter. Enfin, c'est comme ça que ça se passait jusqu'à ces derniers temps. À présent — pour s'en tenir à la métaphore —, la télé s'allume à peine.



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