Haine à l’encontre des autres, de tous les autres, des protecteurs des sentiers, des mathelles qui n’avaient pas daigné prendre la défense de sa mère, des volages à qui elle avait offert son lit et qui n’avaient pas eu le courage d’intervenir, des djemales, ces femmes engagées sur la voie de la connaissance et claquemurées pour l’occasion dans un mutisme odieux, de ses camarades de jeux qui s’étaient éclipsés comme des furves… S’ils se disputaient sans cesse pour quelques sacs de manne, quelques livres de viande, quelques litres d’eau, quelques fragments de légendes, tous semblaient s’être accordés sur le sort qu’il convenait de réserver à Lilea filia Vorja et à son fils, Lobzal fili Lilea.

« Lobzi… »

Il lui fallut un peu de temps pour retrouver le visage de sa mère au milieu de ses brumes de colère. Elle n’avait plus de visage d’ailleurs, elle l’avait remplacé par un masque de souffrance qu’il ne lui connaissait pas, aussi sinistre que la mousse, un ensemble de traits creusés, comme évidés par une lame de corne, qui la faisaient paraître trente ou quarante ans plus vieille et dure que son âge. Les déchirures de sa robe dévoilaient pourtant un corps jeune, plein, hâlé. Bien que courtisée par un grand nombre de volages, elle n’avait eu qu’un seul enfant et n’avait jamais pu prétendre à fonder son propre mathelle. Les cordelettes avaient imprimé des cercles violacés sur ses poignets et ses chevilles.

« Je ne t’ai jamais dit… »

Elle s’interrompit pour prendre une longue inspiration. Les protecteurs des sentiers l’avaient frappée avant de la traîner sur l’Ellab. Les pointes des bottes et des bâtons avaient imprimé des marques rougeâtres sur ses épaules, son ventre et ses jambes.

« Nous sommes les derniers descendants d’une lignée maudite, reprit-elle d’une voix hachée par la souffrance. Elle aurait dû s’éteindre bien avant, mais les chanes n’ont pas voulu de mon père, ton grand-père… Il avait tout juste deux mois… Il a survécu, personne ne sait comment… Pour son malheur… Pour notre malheur… »



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