Les umbres approchaient, portés par des courants aériens qu’ils étaient les seuls à capter. Lobzal discernait leur « tête » triangulaire, leur « queue » courte et ondulante, leur « corps » légèrement renflé en son milieu. Les plus grands atteignaient sans doute une longueur de cinq hommes pour une largeur de deux. Ils survolaient des collines lointaines dont les courbes fuyantes et mordorées brisaient la monotonie de la plaine. Ils s’entouraient d’un silence qui semblait provenir d’un au-delà de vide et de froid.

« Lobzi… »

Sa mère ne pleurait pas sur elle-même mais sur lui, sur le fruit de son ventre, sur la chair de sa chair, sur cet enfant de huit ans qu’elle n’avait pas su conduire à l’âge d’homme.

« Ne t’inquiète pas, maman, dit-il d’une voix aussi ferme que possible. Je n’ai pas peur d’aller avec toi sur le chemin des chanes. »

C’était faux, bien entendu : les histoires horribles qui couraient sur les chanes, les démons, les amayas l’avaient suffoqué de terreur. Jamais il ne se serait couché sans jeter un coup d’œil sous son lit, jamais il ne se serait aventuré seul dans une pièce sombre ou dans un bosquet. Son univers se peuplait d’êtres invisibles et malveillants qui guettaient le moindre de ses faux pas pour se saisir de lui et le précipiter dans une désespérance éternelle. Il n’avait pas commis de faux pas pourtant, ou il n’en avait pas l’impression, mais les protecteurs des sentiers en avaient décidé autrement, comme si, quoi qu’il fasse, son existence était programmée pour s’arrêter à l’aube de ses huit ans. Il tira une dernière fois sur ses liens, conscient de l’inutilité de ses efforts. Les branches ployèrent, craquèrent, les feuilles jaunes ou brunes frissonnèrent, mais l’arbuste resta solidement planté sur son tronc.



17 из 469