Il en dénombrait neuf, neuf formes allongées et sombres qui ouvraient des blessures de ténèbres sur le ciel matinal. Jamais il ne les avait vus de si près – ceux qui avaient eu le malheur de les contempler de près n’étaient pas revenus témoigner. Il croyait distinguer des excroissances souples et transparentes de chaque côté de la partie renflée de leur ventre, un peu comme les nageoires des créatures phosphorescentes de la rivière Abondance. Ils donnaient d’ailleurs l’impression, plutôt que de voler, de nager dans l’air, d’évoluer dans un élément à la fois fluide et dense. Lobzal eut la certitude qu’ils n’appartenaient pas au règne animal ni à aucun autre règne connu, qu’ils ne chantaient pas dans le chœur de son monde.

Sa mère avait fermé les yeux, incapable de surmonter sa frayeur, sa douleur et son chagrin. Tandis que ses membres claquaient sur le tapis de mousse, son visage blême avait déjà pris la rigidité d’un masque mortuaire.

« Après l’offense vient le pardon, après la mort la renaissance », murmura Lobzal.

Les paroles de la prière des morts, qui avaient spontanément glissé de ses lèvres, se désagrégèrent sur le silence comme des bulles de pollen sur les branches basses d’un arbre. Il croyait dans la vie éternelle, comme tous les descendants des fils et filles de l’Estérion, mais il doutait à présent d’être admis dans le cercle des méritants, de ceux qui se voyaient offrir une nouvelle chance. Même s’il ne connaissait pas la signification exacte de l’expression « lignée maudite », il se doutait qu’elle n’était pas synonyme de bonheur éternel. Une formidable envie de vivre le secoua à nouveau et lui donna la nausée.

Un mouvement sur sa gauche attira son attention. Il ne discerna qu’une trace sombre, un trait évanescent sur le fond embrasé du ciel, puis il s’aperçut que le cadavre de la fille noyée avait disparu.



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