
Ils ne cherchent pas à relier les fils, à reconstituer la trame, trop affairés à jouir des bienfaits prodigués par le nouveau monde, trop pressés de s’engager sur les sentiers de l’illusion. Peut-être auraient-ils changé d’avis s’ils n’avaient ressenti ne serait-ce qu’un dixième de l’émotion indescriptible qui m’a transie à l’intérieur de cet enchevêtrement de métal, de terre, de racines et de ronces. Je me demande encore comment j’ai réussi à me frayer un passage au milieu de ce dédale minéral et végétal, moi si frêle d’apparence et armée de mon seul couteau de corne. Ai-je été soulevée, comme je suis encline à le croire, par le souffle du moncle Artien ? Ou, mieux encore, par l’esprit du grand Ab et de son épouse Ellula, les deux colonnes de notre temple, les défricheurs des sentiers de la rédemption et de l’amour ? (J’ai, quand cela m’arrange, tendance à m’agripper à la légende. Moi l’accapareuse, moi la marginale, moi l’incestueuse, je ne suis pas aussi différente des autres que je me complais à le croire.) Sans leur soutien, sans leur lumière, je n’aurais sans doute jamais trouvé la sortie du labyrinthe, j’aurais succombé de faim et de soif dans ces galeries étouffantes creusées par les furves, une population d’animaux – de créatures vivantes serait un terme plus approprié – dont nous ignorons à peu près tout.
Le silence qui régnait dans la pénombre de la carcasse du vaisseau m’a pétrifiée, m’a coupé le souffle. J’ai eu l’impression de voir s’agiter des ombres du passé dans les salles que j’explorais, dans les coursives que je parcourais. Même absorbé par la terre, le métal renferme à jamais les larmes, les cris et les rires des quatre ou cinq générations d’Estériens qui se sont affrontés, haïs, aimés dans ses flancs. La gorge nouée, les jambes flageolantes, j’ai erré dans l’Estérion comme dans les vestiges d’une mémoire agonisante. Quelques ossements entreposés dans une cabine exiguë, sans doute des passagers vaincus par la maladie juste avant l’atterrissage, m’ont valu la plus grande frayeur de ma courte vie ! Sur le nouveau monde, le temps nous dévore avec la lenteur exquise des gourmets, et j’ai détesté me contempler dans le miroir avide que me tendaient ces squelettes.