Je suis tombée sur les ossements du moncle Artien en m’aventurant dans les intestins du vaisseau, au milieu de matières décomposées et puantes formées sans doute de déjections et de résidus. Il a échappé à la dissolution totale grâce à l’étrange matériau de sa combinaison spatiale. Je t’épargnerai, cher lecteur (lectrice), les détails sordides de l’extraction de ses restes. Il te suffira de savoir que j’ai vomi tripes et boyaux et que, même après m’être plongée dans une source claire jusqu’au crépuscule, l’odeur m’a harcelée toute la nuit ainsi que le jour suivant. C’était le prix à payer pour mettre la main sur le trésor, sur ce précieux texte que m’a confié le destin. Même si certaines pages sont difficiles à déchiffrer et d’autres franchement illisibles, la fresque s’est révélée dans toute son ampleur et, depuis, elle a bercé chacun de mes rêves, chacun de mes actes. Grâce à mon maître, j’ai côtoyé le grand Ab et la douce Ellula, Lœllo le futé et Clairia la chanteuse, les ventresecs aux yeux morts, les petits lakchas, Djema et Maran, Laed et Chara, tous les autres. J’ai partagé leurs souffrances, leurs peurs, leurs espoirs, j’ai renoué le lien que six misérables siècles avaient suffi à trancher, je les ai trouvés bien plus grands que tout ce qu’en disent les légendes, j’ai rencontré de véritables… êtres humains.

La hâte avec laquelle nous en avons fait des divinités, ou des principes, me conduit à penser que notre parenthèse d’insouciance se refermera dans un avenir très proche. Notre rage de liberté, notre phobie des contraintes n’auront duré que le temps de notre traumatisme. De notre patrimoine estérionique nous avons conservé la hantise de l’enfermement ; de notre patrimoine dek le rejet de la discipline et des lois ; de notre patrimoine kropte le refus du patriarcat et des dogmes.



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