
Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; Shakspeare l’a changé parce qu’il le fallait absolument. Du reste il a tout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n’a rien omis, mais il n’a rien ajouté; il semble n’avoir attaché aux faits mêmes presque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts, sans se donner la peine d’inventer le moindre ressort, d’altérer le plus petit incident.
Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés à autrui, il a mis la vie qui n’y était point. Le récit de Giraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l’intérêt d’une narration n’y manque; situations, incidents, développement progressif de l’événement principal, cette construction, pour ainsi dire extérieure et matérielle, d’une aventure pathétique et singulière, s’y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations ne sont même pas dépourvues d’une simplicité naïve et touchante. Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d’eux une figure, un caractère, qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s’accomplir; ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d’une vie présente et impérissable; c’est là ce que Shakspeare possédait seul; et c’est avec quoi, d’une nouvelle oubliée, il a fait Othello.
