
Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n’est plus un More, un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la trahison. C’est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d’une situation commune, emportés tous par le même événement, mais ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun à l’effet général par des idées, des sentiments, des actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. Ce n’est point le fait, ce n’est point la situation qui a dominé le poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d’émouvoir. La situation lui a paru posséder les conditions d’une grande scène dramatique; le fait l’a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine l’événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, bien sûr qu’à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il trouverait en eux, tels qu’il les avait faits, une source féconde d’effets pathétiques et de vérité.
Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu’il se complaît à inventer: sa puissance veut s’exercer autrement que dans la recherche d’incidents plus ou moins singuliers, d’aventures plus ou moins touchantes; c’est par la création de l’homme lui-même qu’elle se manifeste; et quand elle crée l’homme, elle le crée complet, armé de toutes pièces, tel qu’il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l’aspect de la réalité.
