J’avais osé parfois croiser son regard, j’en avais saisi le bref éclat quand il dévisageait une femme.

Et lui qui décidait d’un mot du sort de peuples entiers était devenu cette chair gangrenée livrée à la vermine.

Quels péchés avait-il donc commis pour que Dieu le soumît à une telle torture ?

J’ai interrompu Montanari.

Toute ma vie, lui ai-je rapporté, j’avais défendu l’honneur de Philippe II. J’avais combattu ses ennemis, même quand ils appartenaient à ma propre famille. Je n’avais jamais cru à leurs accusations. Je leur avais fait rendre gorge chaque fois que je les entendais prétendre que Philippe II avait été un frère incestueux, qu’il avait ordonné l’assassinat de son fils, don Carlos, et fait empoisonner son frère don Juan, notre grand général de la Mer, qui avait commandé la flotte chrétienne à Lépante et dont j’avais pu admirer le courage, l’enthousiasme et l’élégante beauté.

Avais-je eu tort de croire aveuglément et si longtemps en la vertu du roi ?

Cette si longue et cruelle agonie n’était-elle pas le châtiment infligé par Dieu à un coupable ?

Montanari m’a écouté puis s’est levé. Il a tisonné le feu, faisant jaillir une myriade d’étincelles, redonnant vie aux braises que des flammèches bleutées, tout à coup, embrasèrent.

— Dieu n’ignore rien, a-t-il murmuré. Mais qui peut prétendre connaître Ses intentions ?

Il a rapproché son fauteuil du foyer puis s’y est à nouveau assis.

— Mais peut-être Dieu s’est-Il désintéressé de nous ? a-t-il poursuivi. Peut-être nous a-t-Il abandonnés aux forces cachées de la nature ? Et sommes-nous pour Lui, depuis que nous avons péché, semblables à des vers ou à des rats ? Que nous soyons galériens, ambassadeurs ou rois, notre vie est aussi vaine que la leur.

Il a entrecroisé ses doigts comme pour une prière.

— Mais je parle comme un hérétique, a-t-il ajouté. On brise les os, on étrangle, on arrache la langue, on brûle pour moins que ça ! Mais si Dieu nous ignore, quelle folie que de vouloir partager les hommes en bien ou mal-sentants de la foi !



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