
Il décrivait un calvaire, ne m’épargnant rien.
J’ai vu les abcès qui, gros comme des œufs, gonflaient à la pliure des genoux, à l’aine, sur la poitrine et le cou de Philippe II. J’ai fermé les yeux quand le chirurgien les a fendus de la pointe de son scalpel.
J’ai vu le corps du souverain s’enfler comme une outre tandis que ses mains et ses pieds, son visage se desséchaient, la peau pareille à un parchemin usé qu’un faux mouvement suffit à déchirer.
Mais le fils de Charles Quint, qui avait régné sur Bruxelles, Milan et Naples, sur Lisbonne et le Nouveau Monde, ne bougeait plus. Ses chairs couvertes de poux grouillaient de vers. Pour tenter de vidanger les pourritures qui s’accumulaient dans son ventre, il avait fallu crever le lit afin que les déjections s’écoulent, puisque son corps, réduit à l’état de plaie purulente, ne pouvait plus ni se mouvoir ni être soulevé.
Il avait fait placer près de son lit un cercueil tapissé de satin blanc et exigé qu’on en préparât un autre, en plomb, dans lequel on coucherait son cadavre qu’il ne faudrait ni autopsier ni embaumer.
On veillerait seulement à ce que ses bras soient repliés sur sa poitrine et à ce qu’il tînt dans sa main le simple crucifix de bois qu’avait serré entre ses doigts morts l’empereur Charles.
Aux premiers jours de sa maladie, Philippe avait voulu qu’on ouvrît le cercueil de l’empereur pour qu’on s’assurât que c’était bien ainsi, bras croisés sur la poitrine, qu’avait été inhumé son père.
J’écoutais.
Je me souvenais du roi des Espagnes, droit dans son armure aux rivets d’or. Colliers et bijoux, foulards et dentelles rehaussaient le noir métal.
Je m’étais incliné devant le souverain dont je partageais alors la jeunesse. D’une extrémité du monde à l’autre il combattait pour Dieu et l’Église.
J’avais voulu le servir.
Pour lui, j’avais lutté contre les Maures, les Turcs et les hérétiques.
