
Mais c’était vers elle que je m’étais dirigé.
La veille, une inconnue qui s’était présentée comme étant Maria de Ségovie, antiquaire, m’avait téléphoné.
Elle était, avait-elle affirmé, l’amie la plus proche d’Armelle, mon assistante de recherches.
Elle savait que depuis quelques mois je rassemblais des documents concernant le XVIe siècle, les affrontements entre chrétiens, Juifs, Maures, Turcs, les persécutions, les rapports entre États et religion.
Elle m’avait dit avec une sorte de jubilation qu’elle ne réussissait pas à dissimuler :
— Un labyrinthe meurtrier, ce siècle, n’est-ce pas ? Peut-être le temps le plus barbare de l’Europe chrétienne. On s’entretue au nom du Christ et on est en guerre contre l’islam. Comme aujourd’hui, vous ne pensez pas ? C’est pour cela que vous étudiez le XVIe siècle ? Qu’est-ce que vous nous préparez ?
J’avais laissé passer ce flot, prêt à raccrocher sans répondre, irrité par les confidences d’Armelle, par cette irruption dans ce qui n’était encore qu’une vague esquisse, l’intuition que ce que nous commencions à vivre, le « choc des civilisations » pour employer la formule convenue et galvaudée que tout le monde réfutait mais employait, s’était produit déjà, et avec quelle intensité, au XVIe siècle.
J’avais cependant écouté Maria de Ségovie. Elle m’avait distrait et étonné. Elle était informée, perspicace, employant une expression aussi juste que « labyrinthe meurtrier » pour qualifier un siècle impitoyable où les tortures, les bûchers, les crimes, les massacres perpétrés par les uns ou les autres s’étaient succédé.
J’avais été tenté de réciter à cette femme exubérante ces vers d’Agrippa d’Aubigné, le poète protestant rescapé des tueries de la Saint-Barthélemy :
Les enfants de ce siècle ont Satan pour nourrice
