Elle hausse les épaules. Elle s’est blessée il y a plusieurs années, en examinant des armes turques. L’œil est infecté.

— Une malédiction ou une vengeance des fils du Prophète après des siècles. Nous les avons chassés d’Europe, ils nous poursuivent de leur haine. Vous ne croyez pas à ces forces souterraines ? Vous êtes français, vous imaginez que l’Histoire est une ligne droite bien dessinée qui va de bas en haut, vers la raison, sans nul mystère.

Sa voix s’est durcie. Elle soulève un peu son bandeau.

Quand elle a perdu son œil, reprend-elle, au lieu de tenter de dissimuler son infirmité elle a décidé de la montrer, ou plutôt de la suggérer.

— Je suis comme Anna Mendoza de la Cerda, princesse d’Eboli, la borgne la plus célèbre d’Espagne, maîtresse de Philippe II, mère de dix enfants, dont un au moins, blond ou roux, bâtard du roi, les autres nés de son mari Ruy Gomez, le confident du souverain. Il couchait au pied du lit de Philippe II. Il était le complice de ses crimes et de ses frasques. Lorsque Ruy Gomez meurt, la princesse se retire dans un couvent des Carmélites. Mais elle rend les nonnes folles par ses extravagances, ses toilettes, ses parfums, ses poudres, ses chiens, ses courtisans, ses domestiques auxquels elle ne renonce pas. Au bout de quelques mois, Thérèse d’Avila la chasse et la princesse d’Eboli choisit pour amant Antonio Pérez, le nouveau conseiller de Philippe II, l’homme le plus avide, le plus tortueux, le plus ambitieux qu’ait jamais compté l’Espagne. Ces deux-là…

Elle penche un peu la tête, soupire, me fixe de son œil droit dont l’ovale est prolongé par une cicatrice de rimmel qui monte jusqu’à la tempe.

— … ces deux-là sont emportés par une passion ardente. Ils se couvrent chaque jour de cadeaux. Ils ont besoin de cette démesure. Un matin, un certain Escovedo, secrétaire de don Juan d’Autriche…

Elle soupire.

— … vous connaissez, j’imagine, don Juan, le demi-frère de Philippe II, le bâtard de Charles Quint, le général de la Mer, vainqueur des Turcs à Lépante ? Même un Français ne peut ignorer cela, non ?



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