Et qui ne l’avait pas été, en ce siècle où les souverains faisaient étrangler ou empoisonner leurs proches ?

Où l’on brûlait des centaines de femmes et d’enfants priant dans leurs lieux de culte, églises ou temples ?

Où les Turcs, quand ils s’emparent de Chypre, possession de Venise, le 1er août 1571, égorgent plus de vingt mille des habitants de Famagouste, la dernière ville à leur résister ?

Ils embarquent sur leurs galères deux mille jeunes femmes destinées aux harems des vizirs et du sultan. Des milliers d’autres ont été violées puis éventrées. Quant aux deux chefs vénitiens, Astor Baglione et Marcantonio Bragadino qui, après avoir longuement combattu, ont capitulé, le premier est coupé en morceaux sur ordre de Lala Mustapha, le commandant des Turcs, et à l’autre, après qu’on l’eut humilié en l’obligeant à ramper devant la tente du chef turc, le dos écrasé par des sacs, on tranche le nez et les oreilles avant de l’écorcher vif. On remplira sa peau de paille, on exposera ce macabre mannequin sur la place de Famagouste, puis on l’accrochera au mât de la galère de Lala Mustapha.

Quelques jours plus tard, le 17 août, l’église Saint-Nicolas de Famagouste sera transformée en mosquée, et son sol lavé avec le sang de chrétiens égorgés dans la même journée de vendredi, jour sacré de l’islam.

Ce vendredi 22 août 2003, je ne pouvais cesser de fixer ce visage de christ aux yeux clos.

— Vous êtes venu, je n’en doutais pas.

La voix claironnante – triomphante, même – de Maria de Ségovie m’a arraché à ma contemplation.

Je me suis tourné et c’est alors que je l’ai vue.

Un étroit bandeau de velours noir couvre son œil gauche.

Je suis si surpris que je recule d’un pas. Elle rit. Ses lèvres d’un rouge incarnat sont soulignées par un mince trait de maquillage noir.

— Espagnole, dit-elle en effleurant du bout des doigts son bandeau. Il y a toujours eu des femmes borgnes à la cour d’Espagne.



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