Il m’a fallu peu de temps pour comprendre que cette victoire ne mettrait fin ni à notre lutte contre les infidèles ni à nos guerres entre chrétiens.

C’est pour cela que j’ai quitté Messine en compagnie de Michele Spriano.

Nous avons acheté un brigantin, largué les amarres dans la nuit et navigué en longeant la côte jusqu’à Pise où Michele Spriano possédait des entrepôts et faisait travailler plusieurs dizaines de tisserands et de drapiers dans les petits villages accrochés aux pentes des collines entre Pise, Prato et Florence.

L’automne avait recouvert la terre d’un tapis de feuilles rousses. Souvent, de brèves et violentes averses achevaient de dépouiller les vignes et les arbres, les laissant comme des corps torturés. Mais la paix régnait, et après ce que j’avais vécu à Alger, parmi les chiourmes des galères barbaresques, à Malte, en Andalousie et, il y avait seulement quelques jours, pendant la bataille de Lépante, je me sentais comme alangui, plein du désir de retrouver les lieux de mon enfance, ce Castallaras de la Tour que je n’avais plus revu depuis – j’en faisais et refaisais le calcul tout en marchant entre les cyprès et les vignes – vingt-huit années.

Mon père était mort.

Mon frère Guillaume de Thorenc, huguenot, était ambassadeur du roi de France, Charles IX, à Constantinople.

Je me sentais honteux de porter le même nom que lui. Il était fidèle à mon père qui, pour le service du monarque, avait reçu chez nous, au Castellaras de la Tour, les envoyés de Soliman le Magnifique.

Selon Diego de Sarmiento, Guillaume s’employait à détruire la Sainte Ligue chrétienne en favorisant les rencontres entre Vénitiens et Turcs, en les aidant à conclure un traité de paix.

— Les Français, ton frère, comme avant lui ton père, m’avait-il dit, craignent tant l’Espagne qu’ils préfèrent la défaite de la chrétienté à sa victoire, qui renforcerait Philippe II. Ils nous trahissent. Ils te renient. Rejette-les !



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