« Laisse-moi ricaner. Et je t’ai déjà dit pourquoi.

« Alors, garde tes dernières forces pour contempler le ciel, jouir de la chaleur des pierres que le soleil dore en hiver.

« Écoute ton cœur. Il frappe dans ta poitrine. Parfois, il t’étouffe. Tu sais qu’il résonne comme le bout de la hampe de ma faux quand je marche et frappe le sol avec elle.

« Je suis si proche de toi, en toi, déjà, Bernard de Thorenc !

« Vis tes derniers jours en paix, dans la contemplation du monde, au lieu de retourner les cadavres qui jalonnent ta vie, et de tenter, avec ce qu’il reste d’eux dans ta mémoire, de te rappeler ce qu’ils furent, les sentiments de haine ou d’amour qu’ils t’inspirèrent.

« Regarde l’horizon, vieil homme, et chauffe tes os au soleil d’hiver. »

Comment faire taire cette voix tentatrice qui réduit toute vie à la mort et invite à se soumettre au règne du temps et de l’oubli ?

Comment trouver la force de résister, de continuer à m’avancer dans mon passé afin d’en rendre compte, pour que, avant que Dieu ne me juge, je pèse ce que j’ai fait, et que les hommes connaissent mes actes et mes pensées ?

Je Vous ai prié, Seigneur, Vous qui êtes la Résurrection, de me donner l’élan nécessaire, de me faire oublier cette douleur lancinante qui me brûle la nuque, entrave l’écriture alors même que ma vue se trouble, que les mots que je trace deviennent une informe grisaille que je ne réussis plus à lire.

Et cependant je dois écrire, Seigneur !

Ce matin je suis resté plus longtemps que de coutume dans notre chapelle du Castellaras de la Tour.

J’ai posé les mains sur cette tête de christ aux yeux clos. Je l’avais arrachée aux janissaires qui avaient mutilé le crucifix de notre galère et brandissaient ce visage de bois et de douleur comme la preuve de leur victoire.

Mais j’ai tué le Turc qui Vous avait frappé, Seigneur, et nous avons vaincu leur flotte à Lépante.



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