

Anne F. Garréta
Pas un jour
À nulle
ANTE SCRIPTUM
Que faire de ses penchants?
Il s'agirait d'écrire autre chose, autrement que tu ne fais d'habitude. Une fois encore, mais par un autre tour, te déprendre de toi-même. Te déprendre des formes que revêt cette déprise et tenter de différer un peu plus encore de ce que tu crois être. Si tu ne conçois plus écrire autrement que par longues et méditées constructions, n'est-il pas temps d'aller à l'encontre?
Le roman prochain que tu entrevois et dont tu rumines les calculs, te prendra des années à rechercher, composer, écrire. Tu as pitié de tes quelques lecteurs et te soucies de ne pas outrepasser toujours leur patience et bonne volonté. Tu leur voudrais offrir entre temps ce que tu les soupçonnes désirer: un divertissement, l'illusion d'un dévoilement de ce qu'ils imaginent être un sujet. Car ils te supposent – faiblesse commune et jusqu'à encore peut-être quelque temps de l'avenir, inéluctable – un moi.
Comme tu n'as pas le cœur de leur dire (d'ailleurs, ils refuseraient de te croire, car cela est une effrayante nouvelle tant que nous n'aurons pas fini de cuver l'ivre-mort de notre petit moi) que nul sujet ne s'exprime jamais dans nulle narration, tu as résolu de feindre au moins d'emprunter la pente que l'on croit de nos jours naturelle, et te contraindre délibérément au genre de l'écriture qu'on disait autrefois intime. Raconter sa vie, on ne fait plus que cela semble-t-il aujourd'hui, et encore, sous l'angle censé depuis plus d'un siècle lui donner sens, en être la clef universelle. Bref, le passe-partout de la subjectivité: le désir.
Et tu pourras dire comme – et contre – Rousseau, celui-là même qui a inauguré ou achevé notre corruption: «Il faut des spectacles dans les métropoles de l'ère postmoderne, et des confessions aux peuples idolâtres. J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces récits. Que n'ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu.»
