
Cette ironie te réjouit avant même d'avoir écrit une ligne. Tu joueras à ce très vieux jeu devenu la marotte de la modernité qui renâcle à se désenchanter pour de bon: la confession, ou comment racler les fonds de miroirs.
Un jour de septembre 1835, dans une allée près du lac Albano, Stendhal ou Henri Beyle ou Henri-Brulard – on ne sait lequel… peut-être tous à la fois – trace dans le sable les initiales des femmes qu'il a aimées: V, An, Ad, M, Mi, Al, Aine, Apg, Mde, C, G, Aur et enfin Mme Azur. De cette dernière, le prénom lui échappe. Liste de Don Juan malheureux: «Dans le fait, je n'ai eu que six de ces femmes que j'ai aimées.»
H. B. te présente là l'esquisse d'un projet, mélancolique et d'une ironie cruelle, qui conviendrait bien à ta convalescence: l'alphabet bégayant du désir.
Quitte à contrarier tes habitudes et tes penchants, autant systématiquement le faire. Voici l'ascèse que tu as pour toi réglée (on ne peut plus radicalement différer ni dissembler de soi-même que tu entreprends ici de le faire). Elle tient en une maxime: pas un jour sans une femme.
Ce qui veut dire simplement que tu t'assigneras cinq heures (le temps qu'il faut à un sujet moyennement entraîné pour composer une dissertation scolaire) chaque jour, un mois durant, à ton ordinateur, te donnant pour objet de raconter le souvenir que tu as d'une femme ou autre que tu as désirée ou qui t'a désirée. Le récit ne sera que cela, le dévidage de la mémoire dans le cadre strict d'un moment déterminé.
Tu écriras comme on va au bureau; tu seras fonctionnaire de la mémoire de tes désirs, trente-cinq heures par semaine. Ni plus ni moins que cinq heures par initiale.
Tu les prendras dans l'ordre où elles te reviendront à l'esprit. Tu les coucheras ensuite dans l'ordre impersonnel de l'alphabet. Au diable la chronologie.
