
Tu t'interdis d'utiliser tes instruments habituels: pas de stylo, rien que le clavier (ne s'agit-il pas de recorder?). Pas de brouillon, pas de notes recueillies dans un cahier, pas d'architecture réfléchie et composée, nulle autre règle que celles, purement matérielles et logistiques, que tu donnes à l'acte.
Nul autre principe que d'écrire de mémoire. Ne visant pas à dire les choses telles qu'elles eurent lieu, non plus qu'à les reconstruire telles qu'elles auraient pu être, ou telles qu'il te paraîtrait beau qu'elles eussent été, mais telles qu'au moment où tu les rappelles elles t'apparaissent.
Au fil du clavier, tu décimeras purement tes souvenirs. Et qu'importe si au terme de tes cinq heures de remémoration, rien n'aura été consommé. S'agit-il de savoir si on a eu les femmes qu'on a désirées…? L'écriture au risque de la mémoire est méandre et incertitude comme le désir, jamais assuré de sa fin ni de son objet.
Ni rature, ni reprise, ni biffure. Les phrases comme elles viendront, sans les comploter. Et interrompues sitôt que suspendues. La syntaxe à l'avenant de la composition…
Enfin peut-être parviendras-tu, dans la faible mesure de tes moyens, à émuler tes contemporains, racontant leur vie, pissant de la copie de vécu – et s'y croyant.
Tu aurais pu faire mieux et tenir un journal. Mais tu n'as pas le talent de tes contemporains. Au jour le jour, tu n'aurais rien eu à rapporter: il ne t'arrive jamais rien qu'en mémoire. Tu ne saisis l'instant que dans le souvenir lointain, qu'après que l'oubli a donné aux choses, aux êtres, aux événements la densité qu'au jour, évanescents, ils n'ont jamais. Tes jours sont de vapeur, de buée imperceptible. Le monde (et toi de même) est fantôme que seul le temps, la nuit du temps rend visible et dans le même instant efface. En plein jour, ils ne portent pas même d'ombre.
