Son père passait beaucoup de temps à s’inquiéter du royaume ; il se prenait parfois pour une mouette, sans doute un effet de sa mauvaise mémoire. Teppic s’était interrogé sur les circonstances de sa conception, vu que ses parents se trouvaient rarement dans le même système de références, à plus forte raison dans le même état d’esprit.

Mais la chose avait apparemment eu lieu et on l’avait laissé s’élever tout seul à coups d’essais et d’erreurs, à peine gêné et quelquefois plutôt égayé par un défilé de précepteurs. Ceux qu’engageait son père étaient les meilleurs, surtout les jours où il planait davantage qu’à l’ordinaire, et le temps d’un hiver mémorable il avait eu pour professeur un vieux braconnier d’ibis qui s’était aventuré dans les jardins royaux pour récupérer une flèche perdue.

Il avait vécu une période de fuites éperdues devant les soldats, de randonnées au clair de lune dans les rues mortes de la nécropole et, surtout, il avait découvert le lance-barque, une invention redoutable et compliquée capable, aux risques et périls de ses utilisateurs, de transformer tout un marécage de volatiles innocents en autant de pâtés flottants.

Il avait aussi eu accès à la bibliothèque, y compris aux rayonnages fermés à clé – le braconnier disposait d’autres talents qui lui garantissaient un emploi rémunéré par mauvais temps –, et il y avait passé maintes heures à étudier au calme ; il appréciait particulièrement le Palais aux volets clos, traduit du khalien par Un Gentilhomme, illustré de Planches coloriées à la main pour l’Amateur éclairé, Édition extrêmement limitée. L’ouvrage était déroutant mais instructif et, lorsqu’un jeune précepteur un peu efféminé engagé par les prêtres avait voulu l’initier à certaines techniques athlétiques en faveur chez les Pseudopolitains classiques, Teppic avait réfléchi un moment à la proposition avant d’envoyer l’autre au tapis d’un coup de portemanteau.



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