Ce qu’il ressentait ressemblait à du chagrin émoussé. Cela lui faisait l’effet d’une vieille peine mal oubliée. Ça grinçait au fond de son âme et il avait de la difficulté à respirer normalement.

— Dites, Paulo, vous croyez que ça marchera ?

Elle venait de lâcher sa question d’une voix implorante de petite fille, et il en fut profondément remué.

— Oh ! alors, si vous le prenez comme ça, pesta Paulo en arpentant le bureau à pas rageurs, vous allez nous porter la cerise !

Il revint se planter devant elle, enfonça ses mains dans ses poches pour se donner une attitude et commenta de sa voix lente et acide :

— Quand vous collez la meilleure des montres contre votre oreille, Lisa, elle finit par s’arrêter. Elle s’arrête parce que vous doutez d’elle. Les montres, c’est comme les gens : il faut savoir leur faire confiance. Nous, on a mis une montre au point. Une montre tellement bien réglée qu’un Suisse en crèverait de jalousie. Alors foutons-lui la paix et laissons-la fonctionner.

Il fit claquer sa langue, comme un grumeur de vin.

— Passez-moi une cigarette.

Elle lui présenta le paquet et lui sourit avec reconnaissance. Paulo prit une cigarette.

— Vous, non ? demanda-t-il.

Lisa qui n’y pensait pas en saisit une à son tour et Paulo la lui alluma. Des bourrasques de vent leur apportaient par instants les échos d’un lied allemand. Paulo ouvrit la porte vitrée donnant sur l’extérieur et le lied se fit plus présent. Il écouta un instant, mais les morsures de la pluie le firent reculer et il referma la porte.

— Ce sont des matafs au bar de la douane, expliqua-t-il.

— À quelle heure Gessler a-t-il dit qu’il viendrait ? demanda Lisa.

— À six heures un quart.

— Il n’est pas là.

— Parce qu’il est six heures dix !

Elle se pinça les yeux entre le pouce et l’index. Elle n’avait pas fermé l’œil au cours de la nuit précédente et ses paupières brûlaient son regard comme un fer rouge.



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