
Dehors, l’air sentait la soupe chinoise. Ce n’était pas encore l’heure des touristes et toutes les ménagères du quartier faisaient leurs achats dans la grande épicerie à côté de la boutique de Chong.
Jack adorait se replonger dans la foule orientale. À chaque visite chez le teinturier, il flânait une demi-heure le long des vitrines de pacotille, des kimonos japonais à trois dollars et des faux jades fabriqués dans les caves de Powell Street.
Il était à cent mètres environ de la boutique de Chong quand il sentit une présence derrière lui. Une sensation indéfinissable le fit se retourner.
Le visage lunaire d’une commère chinoise le contemplait sans le voir. Elle le heurta et continua son chemin, un cabas plein de légumes bizarres accroché à son bras. Jack dut baisser les yeux pour trouver la « présence » : un magnifique chat noir.
Il s’arrêtait déjà pour caresser l’animal lorsqu’il eut un geste de recul : le chat avait une allure curieuse. Ses poils étaient hérissés et il poussait une sorte de feulement continu. Pourtant il ne chercha pas à mordre la main tendue vers lui. Au contraire, il se mit à la lécher furieusement, d’une langue rose et râpeuse.
Jack sourit : c’était tout simplement un minet en chaleur. Il avait de la chance d’avoir échappé au cuisinier de Sam-Wo, le restaurant en face de Chong, où l’on faisait le ragoût de chat comme à Hong-Kong. Un délice pour les palais exercés, surtout la cervelle.
Peu concerné par ces horribles pensées, le minet se frottait de plus belle contre Jack. Quand celui-ci se redressa après une dernière caresse, le chat lui emboîta le pas, se faufilant entre les jambes des passants. Il semblait inexplicablement attiré par l’Américain.
Jack flâna encore un peu. Il n’avait pas remarqué que le chat le suivait toujours. Avec un peu de nostalgie, il lorgnait les jeunes filles vêtues à l’européenne. Combien la jupe fendue à mi-cuisse avait plus de charme…
