Notre époque, me disaisje, se retirait déjà et nous laissait au bord du temps, pareils à des poissons piégés par le recul de la mer. Témoigner sur ce que nous avions vécu eût été parler d'un océan disparu, évoquer ses lames de fond et les victimes de ses tempêtes devant l'impassible vallonnement des sables. Oui, prêcher dans le désert. Et notre patrie, cet écrasant empire, cette tour de Babel cimentée de rêves et de sang, ne se désagrégeait-elle pas, étage par étage, voûte par voûte, transformant ses galeries des glaces en amas de miroirs déformants et ses perspectives en impasses?

La fatigue des nuits sans sommeil matérialisait les mots. Je voyais ce désert et les minuscules flaques d'eau aspirées par le sable, cette tour cyclopéenne en ruine surchargée de longs drapeaux rouges, un rouge liquide, tout un fleuve de pourpre…

Tu glissas du lit, je m'éveillai. Prêt, comme à chaque éveil soudain depuis des années, à quitter notre gîte du moment, à empoigner une arme, à répondre tranquillement à ceux qui auraient tambouriné à la porte. Cette fois, ce réflexe fut inutile. Le silence de la ville conquise n'était traversé que de rares tirs désordonnés, d'un bref rugissement de camions aussitôt étouffé par l'épaisseur de la nuit. Tu t'approchas de la table. Dans l'obscurité je vis la touche claire de ton corps que brossaient les reflets d'un incendie à l'autre bout de la rue. «Dire la vérité…» Toute l'énergie de mon réveil se mobilisa sur cette idée irréalisable. Je repris ma dénégation silencieuse en suivant tes mouvements dans le noir de la pièce.

«Tu parles de vérité… Mais tous mes souvenirs sont faussés. Depuis ma naissance. Et je ne pourrai jamais témoigner au nom des autres. Je ne connais pas leur vie. Je ne la comprends pas. Enfant, je ne savais pas comment ils vivaient, tous ces gens normaux. Leur monde s'arrêtait à la porte de notre orphelinat. Lorsqu'un jour on m'a invité à un anniversaire,



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