
La fatigue des nuits sans sommeil matérialisait les mots. Je voyais ce désert et les minuscules flaques d'eau aspirées par le sable, cette tour cyclopéenne en ruine surchargée de longs drapeaux rouges, un rouge liquide, tout un fleuve de pourpre…
Tu glissas du lit, je m'éveillai. Prêt, comme à chaque éveil soudain depuis des années, à quitter notre gîte du moment, à empoigner une arme, à répondre tranquillement à ceux qui auraient tambouriné à la porte. Cette fois, ce réflexe fut inutile. Le silence de la ville conquise n'était traversé que de rares tirs désordonnés, d'un bref rugissement de camions aussitôt étouffé par l'épaisseur de la nuit. Tu t'approchas de la table. Dans l'obscurité je vis la touche claire de ton corps que brossaient les reflets d'un incendie à l'autre bout de la rue. «Dire la vérité…» Toute l'énergie de mon réveil se mobilisa sur cette idée irréalisable. Je repris ma dénégation silencieuse en suivant tes mouvements dans le noir de la pièce.
«Tu parles de vérité… Mais tous mes souvenirs sont faussés. Depuis ma naissance. Et je ne pourrai jamais témoigner au nom des autres. Je ne connais pas leur vie. Je ne la comprends pas. Enfant, je ne savais pas comment ils vivaient, tous ces gens normaux. Leur monde s'arrêtait à la porte de notre orphelinat. Lorsqu'un jour on m'a invité à un anniversaire,
