
Plus tard, j'attribuerais ce contresens à la fièvre des lents et des rapides dangers dont se composait notre existence d'alors. À notre dispersion entre plusieurs pays, plusieurs langues, à tous ces masques que notre métier nous imposait. Et plus encore à cet amour que superstitieusement nous refusions de nommer, moi, le sachant immérité, toi, croyant qu'il était déjà dit par les instants de silence dans les villes en guerre où nous aurions pu mourir sans connaître ces minutes de fin de combats qui nous rendaient à nous-mêmes.
«Un jour, il faudra pouvoir dire la vérité…» C'est cette parole prononcée avec un mélange d'insistance et d'amertume résignée qui me trompa. J'imaginai un témoin – moi! confus, manquant de mots, désemparé par l'énormité de la tâche. Dire la vérité sur l'époque dont notre vie avait maladroitement épousé, çà et là, le cours. Attester l'histoire d'un pays, le nôtre, qui avait réussi, sous nos yeux presque, à s'édifier en un redoutable empire et à s'écrouler dans un vacarme de vies broyées.
«Un jour, il faudra dire la vérité.» Tu te taisais, à moitié allongée à côté de moi, le visage tourné vers le rapide mûrissement de la nuit derrière la fenêtre. La résille de la moustiquaire se détachait à vue d'œil du fond noir et chaud. Et l'on voyait de mieux en mieux, au milieu de ce rectangle empoussiéré, une déchirure en zigzag: l'onde de choc de l'un des derniers obus avait incisé ce tissu qui nous séparait de la ville et de son agonie.
«Dire la vérité…» Je n'osai pas objecter. Troublé par le rôle de témoin ou de juge que tu me confiais, j'alignai mentalement toutes les raisons qui me rendaient incapable ou même indigne d'une telle mission.
