
contrée africaine, que le véhicule, monnayé, aurait payé le forage de centaines de puits, que la faute de cette guerre revenait aux Américains, et à nous, à eux et à nous car nous nous battions par peuples interposés, et aux anciens colonisateurs qui avaient corrompu l'état adamique de ces pays, et que d'ailleurs ce paradis primitif n'était qu'un mythe, et que les hommes s'étaient toujours battus, aux lances autrefois, aux lance-roquettes à présent, et que la seule chose qui distinguait la mort des occupants du blindé incendié et le carnage du temps de leurs ancêtres était la complexité avec laquelle cette mort, une mort si individuelle (je voyais, sous une couche de blindage arrachée, un long bras très mince, presque adolescent, avec un fin bracelet en cuir au poignet) et si anonyme se noyait dans les intérêts des puissances lointaines, dans leur soif de pétrole ou d'or, dans le jeu bureaucratique de leurs diplomaties, dans la démagogie de leurs doctrines. Et même dans les petits soucis et les prochains plaisirs de ce vendeur d'armes que j'avais vu, deux jours avant l'éclatement des combats, prendre l'avion pour Londres: il se faisait appeler Ron Scalper, ressemblait à un représentant de commerce très banal et cherchait à accentuer cette banalité en livrant sa valise au contrôle avec une naïve maladresse de touriste, en s'essuyant le front devant celui qui vérifiait son passeport… Oui, ce soldat tué était insidieusement lié au soulagement de cet homme qui, une fois installé dans l'avion, avait tourné le bouton de la ventilation et fermé les yeux, déjà transporté dans l'antichambre du monde civilisé. Par les mêmes voies sinueuses, ce poignet avec son bracelet de cuir se prolongeait dans la vie de la femme que le passager pour Londres imaginait déjà, offerte, nue, malléable sous son désir, cette jeune maîtresse qu'il avait bien méritée en prenant tous ces risques… «Notre époque, pensai-je, n'est rien d'autre que cette monstrueuse physiologie qui digère l'or, le pétrole, la politique, les guerres en sécrétant le plaisir pour les uns, la mort pour les autres.