
Je me levai avec l'envie de te confier ces réflexions dans leur désespérante simplicité non, je ne comprends rien à cette physiologie grotesque parce qu'il n'y a rien à comprendre. Je traversai l'obscurité de notre chambre striée de reflets de flammes, te rejoignis près de la fenêtre. «Un jour il faudra pouvoir dire la vérité…» J'allais te répondre que la vérité de notre époque c'était ce jeune corps imbibé de crèmes de beauté, cette chair que le marchand d'armes s'offrait contre les lance-roquettes et que ce marché, dénouement tragi-comique d'un jeu planétaire, ordonnait que ce jour-là, à cet endroit précis, ce soldat portant un lacet de cuir au poignet fût déchiqueté par une explosion. La vérité d'une logique et d'un arbitraire absolus.
C'est au moment de te le dire que je vis ton geste. Mains levées à mi-hauteur de la fenêtre, tu rapiéçais la moustiquaire déchirée. De longs points de fil clair, des mouvements très lents guidés par l'aiguille qui tâtonnait dans l'obscurité, mais aussi cette autre lenteur, celle d'une profonde rêverie, d'une lassitude telle qu'elle ne cherchait même plus le repos. Il me sembla que jamais encore je ne t'avais surprise dans un tel abandon, dans la consonance aussi parfaite de cet instant de ta vie avec toi-même, avec ce que tu étais pour moi. Tu étais cette femme dont ma main effleurait les épaules qui paraissaient froides dans la touffeur de la nuit. Une femme dont je percevais comme jamais l'infinie singularité, la troublante unicité d'être aimé et qui, inexplicablement, se trouvait vivre, ce soir-là, dans cette ville ravagée, si près d'une mort accidentelle ou d'une mort calculée. Une femme qui refermait les bords du tissu sur une nuit de fin de combats. Et qui, apercevant enfin ma main, inclinait la tête, retenait mes doigts sous sa joue et se figeait déjà dans un demi-sommeil.
