
Ta présence était d'une totale étrangeté. Et en même temps d'une nécessité toute naturelle. Tu étais là et la complexité meurtrière de ce monde, cet enchevêtrement des guerres, des avidités, des vengeances, des mensonges se trouvait face à une vérité qui se passait d'arguments. Cette vérité était suspendue à ton geste: une main qui referme les pans du tissu sur la nuit gorgée de mort. Je sentis que tous les témoignages que j'aurais pu apporter étaient dépassés par la vérité de cet instant arraché à la folie des hommes.
Je n'osai pas, je n'aurais de toute façon pas su, t'interroger sur le sens de tes paroles. J'embrassai ta nuque, ton cou, le début du fragile chapelet des vertèbres – avec cette tendresse aiguë que provoque le corps d'une femme désarmée par une occupation qu'elle ne peut pas interrompre. Et c'est en simple écho à ton souhait de vérité que je me mis à te raconter la naissance du monde dans le regard de cet enfant perdu au milieu des montagnes. Sa peur de comprendre, son refus de nommer et son salut par la musique d'une langue inconnue. Il a vacillé un instant au seuil de nos jeux de plaisir et de mort et s'est laissé noyer de nouveau dans l'intimité fraternelle de l'univers. La femme qui le tenait dans ses bras continuait à chanter doucement sa berceuse même quand l'écho des coups de feu est parvenu de l'autre rive du courant. Cette langue inconnue était sa langue maternelle.
Je commençai ce récit devant la fenêtre, devant ce rectangle en résille que tu rapiéçais, je le terminai en chuchotant, incliné vers ton visage détendu par le sommeil. Je pensai qu'en t'endormant tu avais manqué la fin. Mais aux dernières paroles, sans rien dire, tu serras légèrement ma main.
